Qui utilise réellement son compte de mobile money ?
Dans les zones rurales du Ghana, la journée d’une femme commence bien avant que le marché ne s’anime. Elle transforme du gari (un aliment de base à base de manioc fermenté et séché), vend du poisson séché au bord des routes, et gère une comptabilité domestique informelle dont toute la communauté dépend. Son travail soutient l’économie locale au quotidien.
Et pourtant, dans la plupart des cas, elle ne tire pas avantage de l'outils de financier le plus puissant de ces dernières années : le mobile money.
Selon la base de données Global Findex, le Ghana affiche un taux d’inclusion financière de 81 % (84 % pour les hommes et 78 % pour les femmes). Un chiffre souvent mis en avant. Mais derrière cette moyenne, l’inclusion des femmes rurales relève presque de l’illusion : elles apparaissent dans les statistiques, sans que cela reflète leur usage réel des services financiers.
L'enjeu de "la confiance par procuration"
Dans le cadre de mes recherches doctorales récentes (une étude qualitative sur la manière dont la confiance influence l’accès et l’usage du mobile money chez les femmes rurales au Ghana), j’ai mené des entretiens approfondis auprès de 30 utilisatrices issues de trois communautés, vivant dans des zones périurbaines et des zones rurales isolées.
Ce que j’ai observé ne correspond pas à une exclusion classique. Ces femmes disposent de comptes. Elles ont un historique de transactions. Selon les indicateurs standards de l’inclusion financière, elles sont pleinement "bancarisées".
Mais aucune n’utilisait directement l’interface mobile.
Dans la pratique, alors que les hommes opèrent généralement leurs comptes de manière autonome, les femmes interrogées dépendaient d’un intermédiaire pour effectuer leurs opérations : un mari, une fille, un voisin ou un agent local. Une participante résume ainsi sa situation : "mon mari envoie l’argent, je suis ses instructions". Le compte est à son nom à elle, mais le contrôle ne lui appartient pas.
Quand une femme est forcée de passer par un intermédiaire pour utiliser un outils digital, cela crée deux problèmes majeurs. D’une part, elle perd le contrôle des finances. Elle ne peut pas prendre des décisions indépendantes sur les dépenses ou l'épargne, ce qui la place dans une position passive. D’autre part, cet situation augmente sa vulnérabilité.Une femme qui doit partager son code PIN est davantage exposée aux risques de fraude ou d’abus qu'une personne sans compte bancaire.
J’appelle cela "la confiance par procuration" : une confiance non pas placée dans le système financier numérique lui-même, mais dans la personne qui en assure l’interface. Une inclusion sans contrôle effectif ne constitue pas une inclusion réelle, mais un transfert de risque vers les utilisateurs les plus vulnérables.
L’illusion de l’inclusion
Hajia, vendeuse de bouillie à Egyam, a été victime d’une escroquerie précisément à cause de cette vulnérabilité. Elle a perdu ses économies, tenté de signaler l’incident, puis a été "baladée de service en service" jusqu’à ce qu'elle abandonne. Son agent local avait lui aussi été victime d’une fraude et a complètement cessé ses activités. Aujourd’hui, Hajia garde son argent en espèces sur elle et n'utilise plus du tout l’économie numérique. Elle est pourtant toujours comptabilisée comme financièrement incluse.
À l’inverse, il est essentiel de souligner la manière dont certaines femmes innovent face aux limites du système et participent à l’économie de façons qui ne sont pas quantifiables. Dans une communauté, trois vendeuses du marché, toutes analphabètes, ont mis en place un dispositif d’achat coopératif. Incapables de naviguer dans le menu mobile money, elles s’appuient sur un collecteur susu de confiance qui passe régulièrement collecter leur argent liquide et le gère via un compte numérique unique. Grâce à ce mécanisme collectif de procuration, elles mutualisent leurs fonds, organisent des rotations pour les déplacements en ville et partagent les coûts de transport qu’elles ne pouvaient plus assumer individuellement. Il s’agit d’une forme réelle d’inclusion financière, générant une activité économique tangible. Pourtant, parce qu’elle repose sur une infrastructure humaine plutôt que sur un usage numérique individuel, elle reste invisible dans les données nationales.
Un système conçu pour les hommes
Le mobile money repose aujourd’hui sur l’hypothèse qu’un utilisateur possède un téléphone, sait lire un menu USSD et effectue des transactions de manière autonome. Dans le Ghana rural, ce profil correspond presque exclusivement à des hommes.
Avec le mobile money, celui qui contrôle le téléphone contrôle les finances. Et dans les foyers ruraux, il s’agit le plus souvent des hommes. Un homme que j'ai interrogé transfère l’ensemble de ses revenus professionnels vers le compte de son épouse afin de les séparer de ses propres finances. Le compte est enregistré à son nom à elle, mais c’est lui qui prend toutes les décisions de dépenses. Un autre homme interrogé utilise le mobile money pour parier sur des événements sportifs précisément parce que sa femme ne peut pas repérer les transactions numériques comme elle le faisait avant sur les relevés papier. La même technologie qui offre une autonomie financière aux hommes produit l’effet inverse pour les femmes, les enfermant dans une dépendance économique.
Le système mesure l’enregistrement, pas le contrôle effectif. On comptabilise ces femmes au moment de leur inscription sans jamais vérifier si elles disposent des compétences numériques nécessaires pour utiliser réellement le service numérique.
Trois recommandations pour une inclusion réelle
Suite à ce travail d'enquête, voici trois interventions concrètes susceptibles d’avoir un impact immédiat.
Comptabiliser séparément les utilisateurs dépendants d’un intermédiaire, et par genre.
La prochaine stratégie nationale d’inclusion financière et de développement du Ghana devrait intégrer une question simple dans les enquêtes : avez-vous effectué cette transaction vous-même, ou quelqu’un l’a-t-il fait pour vous ?
Cette seule donnée permettrait de rendre visible une population aujourd’hui invisible. Il est essentiel que cette question soit désagrégée par genre.Concevoir des produits en tenant compte de la relation d’intermédiation.
Un message vocal de confirmation, dans un dialecte local, envoyé au numéro du titulaire du compte après chaque transaction, permettrait à la personne concernée de vérifier l’opération sans avoir à utiliser une interface textuelle.Tenir les agents responsables de l'enjeu de protection des femmes.
Lorsqu’un agent disparaît ou est victime de fraude, les femmes qui en dépendent n’ont souvent aucun recours. Les cadres de licence doivent inclure des protocoles de transfert qui protègent spécifiquement ces utilisatrices vulnérables.
La véritable inclusion financière ne se limite pas à l’ouverture de comptes mobile money par des femmes rurales. Elle doit aller au-delà de l’accès pour leur garantir un véritable contrôle et une réelle autonomie sur leurs ressources financières.
Tant que le système ne sera pas conçu pour ces femmes qui n’ont jamais touché l’interface du mobile money, l’inclusion restera une illusion : un chiffre dans un rapport, plutôt qu’une réalité vécue par celles qui se lèvent avant l’aube pour faire vivre leurs communautés.
Une question cruciale qui touche au cœur même de l'impact de la finance digitale.
Le modèle du Ghana est souvent cité en exemple pour avoir su transformer le mobile money en une véritable infrastructure d'usage quotidien — épargne, paiements marchands, scripturalisation. Mais ce succès repose sur deux piliers solides : une volonté politique ferme et un régulateur audacieux.
En imposant très tôt l'interopérabilité totale, la Banque centrale du Ghana a ouvert la voie. C'est ce cadre qui a rendu l'usage possible — pas seulement l'accès.
La zone UEMOA fait face à un défi différent. Les infrastructures se déploient. Mais les usages peinent encore à se détacher du cash.
Au Bénin, les chiffres du Tableau de bord BCEAO 2024 illustrent parfaitement ce paradoxe : sur 37 millions de comptes ouverts, 26 millions restent dormants. Les flux transitent — plus de 400 milliards de FCFA par an — mais le réflexe du retrait immédiat prédomine, privant les bénéficiaires, notamment les femmes, d'une véritable construction d'épargne et d'autonomie.
Au-delà des réformes réglementaires régionales, l'inclusion financière doit aussi s'accélérer par le bas : en concevant des outils qui épousent intimement les réalités et routines de vie locales
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